Le musée des beaux-arts de Troyes est le fruit d’une donation exceptionnelle, celle des époux Lévy. Parmi les chefs-d’œuvre présentés, un Degas très étonnant représentant comme un fantôme sur la toile.
S’il n’y a qu’un seul musée à visiter à Troyes (Aube), c’est bien le musée d’art moderne de la ville, installé dans un ancien monastère.

Parmi les superbes toiles accrochées, je me suis longuement arrêté sur un tableau d’Edgar Degas, d’une sorte que je n’avais jamais vue dans toute l’oeuvre du peintre impressionniste.
Le tableau date, sans certitude, de 1867. Il s’appelle » Deux hommes en pied « . Rien de plus classique si ce n’est qu’en fait d’homme, il n’y en a qu’un visible sur le tableau. L’autre est là, sans vraiment y être. Sa silhouette, et encore plus son visage sont effacés comme s’ils étaient surpris en train de s’estomper. Comme un spectre transparent suivant le personnage de chair et d’os.

Ces » Deux hommes en pied » me font penser à ces photos du XIXe ou du début du XXe montrant de fausses apparition de fantômes et autres spectres, fruits des premiers trucages sur l’image photographique.
» Ce tableau reste assez mystérieux note Juliette Faivre-Preda, la conservatrice du musée d’art moderne de Troyes. La question est de savoir s’il s’agit d’un inachevé ou d’une intention de Degas, mais aussi de savoir qui est le personnage peint en premier plan par Degas. Il y a eu des études proposant le Comte de la Tour (NDLR : un aristocrate légitimiste politiquement actif sous le Second Empire) mais il s’avère que cela ne colle pas en termes de dates. «
La conservatrice du musée émet une autre hypothèse : » il peut s’agir d’un autoportrait de Degas. On le verrait en premier plan et son double âgé qui se dessine dans son dos. Il faut remarquer le petite perruche que tient le personnage. C’est un symbole de vie. On place souvent Edgar Degas dans une sorte de classicisme mais on trouve régulièrement des choses mystérieuses dans ses tableaux, comme ici. »
Le tableau a eu chaud. Le couple Lévy qui le gagne lors d’une vente aux enchères émet un temps l’idée de le couper en deux, séparant ainsi les deux personnages, il n’en fera rien finalement, laissant ce mystérieux fantôme caché derrière le personnage. Etonnement, aucune étude poussée n’a permis de savoir s’il s’agit d’un repentir, un effacement réalisé par le peintre après une première tentative, ou d’une volonté de Degas de créer dans son intégrité ce personnage flou comme une photo ratée de lui-même.
Ces » Deux hommes en pied » ne constituent qu’une petite partie de ce qui est présenté dans le remarquable musée d’art moderne de Troyes situé dans l’ancien évêché.
L’énorme cadeau des époux Lévy
Créé en tant que musée en 1982, le lieu a rouvert, depuis seulement quelques mois, après pas moins de six ans de travaux. Il abrite le fruit de l’un plus formidables actes de générosité, en matière d’art, de ces dernières décennies. La donation de Denise et Pierre Lévy est constituée de 2000 œuvres dont 1200 dessins. 80 % du fonds du musée provient des collections Lévy. Particularité, la donation a été faite du vivant du couple. Quelques noms, Courbet, Derain, Braque, Soutine, Balthus, parmi tant d’autres… Le couple installé à Troyes a fait fortune dans la bonneterie, l’entreprise produit, entre autres, pour la marque Lacoste.

Dès les années 40, Pierre et Denise se piquent d’art, ils courent les galeries, les ateliers et les salles des ventes lors de très fréquents voyages à Paris. Ils se font conseiller par quelques esprits éclairés dont le peintre Derain. La collection s’agrandit et l’œil se fait plus fin. C’est tout l’intérêt de la découverte de la collection, elle ne suit pas la logique implacable d’une histoire de l’art racontée, mais les suites de coups de cœur d’un couple de passionnés.
Lors de la visite, j’ai redécouvert André Derain dont le musée de Troyes possède probablement la plus grande collection au monde. Il y a aussi cet artiste troyen, Maurice Marinot, lui aussi ami du couple qu’il immortalisa par des centaines de dessins. Il faut admirer ses création verrières exposées en grand nombre au musée.

Le musée remis à neuf est magnifique (juste un minuscule bémol : mais pourquoi ne peut-on plus utiliser le magnifique escalier en acier ?) et mérite, à lui seul, une visite à Troyes qui compte bien d’autres raisons d’être visitée…
- Musée d’art moderne de Troyes, collection nationale Pierre et Denise Lévy. Ouvert tous les jours de 10h à 18 h, sauf le lundi. Entrée plein tarif : 8 €.
